Accueil » « Qu’est-ce qu’un arbre remarquable ? » D’Yves Maccagno
Qu’est-ce qu’un arbre remarquable ? La notion de « remarquabilité »
Les critères de sélection définissant ce qu’est un arbre remarquable peuvent être regroupés en deux grandes catégories : les critères biologiques et ceux liés à l’homme.
Les critères biologiques
- La hauteur : dans notre département une dizaine d'arbres dépasse les 50 m de haut !
- La circonférence : le Gard abrite sept arbres de plus de 9 mètres : un platane, un cèdre et cinq châtaigniers !
- L'âge est très difficile à estimer en fonction de la taille de l'arbre car sa croissance peut varier du simple au triple en fonction de la profondeur du sol et de la présence ou non d'eau disponible.
Le cas le plus favorable se rencontre lorsqu’on dispose d’un document écrit ou d’une photographie (pour les arbres à croissance rapide) attestant la plantation de l’arbre ou un événement s’étant produit à proximité. Exceptionnellement, on peut s’appuyer sur des mesures plus précises : soit par carottage (une tarière spéciale est enfoncée dans le tronc et ramène une «carotte» de bois qui permet de compter les cernes annuels), soit par datation au carbone 14 d’échantillons de parties mortes d’un arbre, ce qui a permis d’apprendre que les plus vieux Genévriers de Phénicie du Gard pouvaient dépasser les 1000 ans !
Critères liés à l'homme
Ils sont très variés et cette liste n'est pas limitative. Un développement spécial est consacré aux arbres marqueurs, dans une deuxième partie.
- L'importance de l'arbre dans le paysage : un arbre isolé en crête accroît la valeur paysagère d'un site par exemple. Un arbre peut servir de borne cadastrale ou de repère géographique.
- En milieu forestier la présence d'un gros individu d'une espèce indigène non plantée, est rarissime : la quasi intégralité des chênes blancs et verts de grande taille sont dans des parcs et jardins où ils ont bénéficié jusqu'ici de la protection de leur propriétaire.
- En forêt de production, les forestiers ne laissent pas aux arbres le temps vieillir. Ils sont coupés dès qu’ils ont atteint leur optimum technico-économique. Ce qu’on appelle l’âge d’exploitabilité a tendance à diminuer. Avec la politique de mise en place d’îlots de vieillissement et même de sénescence, la situation va peut être devenir plus favorable.
- Un alignement, une allée d'arbres peut également mériter une mention pour sa longueur (jusqu'à 800 m pour une allée privée de platanes), la perspective qu'elle crée ou pour le choix des espèces qui la composent.
- Un port et une forme particuliers sont quelquefois rencontrés : chêne vert ou cade avec un port pyramidal ou à l'inverse un platane avec un houppier s'étalant en largeur, pins tordus etc...
- Une espèce botanique indigène rare car en limite d'aire de répartition comme. le pin de Salzmann (50 ha au col d’Uglas) menacé de disparition progressive par pollution génétique et qui bénéfice d’un programme de conservation des ressources génétiques.
- Une espèce introduite rare car peu plantée en France, avec même la surprise de dénicher des spécimens aussi beaux que dans leur pays d'origine (genévrier de Syrie, cyprès du Tassili).
- Un regroupement d'arbres de même espèce ou d'espèces différentes présentant un intérêt écologique : les genévriers de Phénicie des dunes de l'Espiguette et des falaises des basses gorges de l'Ardèche, une forêt composée uniquement d'érables de Montpellier ou de palmiers de Chine, une ripisylve à buis ou à laurier.
Les arbres marqueurs
Dans son livre « Des arbres et des hommes, architecture et marqueurs végétaux en Provence et Languedoc-Roussillon », l’ethnobotaniste Josiane Ubaud analyse très finement les rapports entre sociétés et arbres plantés depuis plus de trois siècles. Elle distingue plusieurs catégories d’« arbres marqueurs » : essentiellement les marqueurs de catégories sociales des propriétaires, les marqueurs culturels sacrés, les marqueurs utilitaires et les nourriciers de proximité.
Ainsi, ce n’est pas par hasard que vous rencontrerez un grand cèdre devant un vieux château, un micocoulier devant une chapelle ou une église, ou un amandier près d’un maset. La plantation d’arbres spécifiques a longtemps obéi à des codes dictés par les sociétés, codes qui ont évolué également avec les modes résultant des introductions d’espèces non indigènes. Ainsi séquoias et calocèdres sont-ils venus au 19e siècle s’ajouter aux cèdres pour marquer l’appartenance des propriétaires à une classe aisée. Vous les rencontrerez systématiquement dans tous les parcs de grands mas, souvent en assez mauvais état car les périodes de sécheresse estivale de la plaine gardoise ne conviennent pas vraiment à ces deux essences de la côte pacifique des U.S.A. habitués aux brumes océaniques.
Les marqueurs sacrés sont davantage connus : cyprès, olivier, laurier noble, buis auxquels s’ajoute une espèce beaucoup moins répertoriée dans ce rôle : le micocoulier. L’historien Pierre-Albert Clément donne des éléments fort intéressants à son sujet. Dans cette catégorie entrent également les arbres ayant servi ou servant encore de lieux de rassemblements cultuels (chênes, cades) ou de pratiques familiales (urnes funéraires déposées près d’un arbre).
Les marqueurs utilitaires renvoient à leur plantation à des fins bien précises, indépendantes de leur rôle de marqueur social :
- pour leur ombrage : l'orme, aujourd'hui mal en point du fait de la maladie de la graphiose, était planté pour cela sur les places, aujourd'hui remplacé par le platane ou le mûrier à papier, avec parfois des tailles très étudiées ;
- le châtaignier, « arbre à pain » des Cévenols dont le bois et les feuilles avaient de multiples usages ;
- pour le nourrissage des vers à soie (mûrier blanc, ailanthe, oranger des Osages) ;
- pour la production de « fourrage » (frêne) ;
- les hêtres « tchouradous » de l’Aigoual, conservés pour faire de l’ombre aux troupeaux, donner de la feuille ou des faînes ;
- pour leur production mellifère (robinier faux acacia, sophora du Japon, albizzia) ;
- comme haies défensives en raison de la présence de fortes épines (févier d'Amérique) ;
- ou comme bornes ou « sentinelles » près des entrées de mas (cyprès).
Josiane Ubaud classe les figuiers, jujubiers et amandiers comme des « nourriciers de proximité, marqueurs de convivialité », les deux premiers près des maisons d’habitation, le troisième près des masets de campagne.
Une catégorie d’arbres remarquables du fait de leur plantation, souvent ancienne, peut également se rencontrer à l’occasion d’un évènement historique important comme les « arbres de la Liberté ou de la Révolution » plantés après 1789, tel le peuplier noir de Bizac (commune de Calvisson) qui est panneauté. Ces arbres, dûment authentifiés et dont l’âge précis est connu, sont maintenant rarissimes dans le Gard et souvent en très mauvais état, ce qui sur le plan biologique peut accroitre leur valeur écologique puisqu’ils peuvent ainsi abriter des communautés végétales et animales de fin de chaîne alimentaire.
Cela vaut également pour un grand nombre d’arbres réputés « de Sully » dont l’ancienneté effective reste à prouver.
En conclusion
Les critères liés à l’homme sont les plus nombreux et les plus difficiles à apprécier car ils sont dépendants de notre relation à l’arbre et donc nécessairement empreints d’une certaine part de subjectivité, elle-même liée à l’échelle géographique considérée et au contexte social. La pondération de l’importance d’un arbre variera donc grandement et on ne peut échapper à ce biais. Tel arbre lié à un évènement historique local sera peu considéré en passant au niveau régional voire national, par exemple. Mais là n’est pas le plus important. L’essentiel est la prise de conscience de la valeur irremplaçable des arbres (les plus vieux en particulier) et de notre devoir de transmission de ce patrimoine aux générations futures, d’où l’absolue nécessité d’effectuer des inventaires car sans eux pas de protection possible.
Yves Maccagno – mars 2025