À la rencontre des beaux arbres de Nîmes

Les arbres de Judée

Texte et photos de Véronique Mure

Arbres de Judée au square de la Bouquerie et au Pont de Justice

Cercis siliquastrum L.

Famille : FABACEES ( = Légumineuses)
Nom commun : Arbre de Judée, Arbre de Judas, Gainier.
Origine : SE Europe, SO Asie
Description : Petit arbre d’ornement en moyenne de 3 à 6 mètre de haut (pouvant atteindre 12m), caractérisé par une floraison remarquable d’avril à mai avant la mise en place des feuilles
Fleurs : Fleurs rose-pourpre éclatant de 1 à 2 cm de long, regroupées en grappes courtes de 3 à 6 fleurs. Elles poussent directement sur les branches, grosses ou petites, voire sur le tronc lui même (cauliflorie), .
Feuilles : Vert-bleuté, en forme de cœur (cordiforme). Elles mesurent de 7 à 10 cm de long. Le feuillage est caduc.
Fruits : Gousse plate brun-rougeâtre à maturité de 7,5 à 12,5 cm de long pour 1,5 cm de large.

L’arbre de Judée, paré de rose donne au jardin des allures de palette de peintre en début de printemps. Son nom latin, Cercis, vient de la ressemblance entre son fruit, une gousse plate et allongée et la navette des tisserands (kerkis en grec).
C’est un petit arbre originaire du Proche-Orient et des régions méditerranéennes, plutôt connu comme arbre d’ornement de nos parcs et jardins. Son histoire horticole, telle qu’on peut la retracer à travers les textes, éclaire les circulations botaniques entre Orient, Andalousie et Midi de la France.

La première mention certaine de l’espèce se trouve au XIIᵉ siècle dans le grand traité d’agronomie andalouse d’Ibn al-Awwām (Kitāb al-Filāḥa). L’auteur y cite, parmi les arbres d’ornement cultivés en al-Andalus, l’arǧuwān, « arbre à fleurs pourprées qui se couvre tout entier de boutons avant la sortie des feuilles » (Ibn al-Awwām 1864, I : 208)¹. Le terme arabe arǧuwān, qui signifie à la fois “pourpre” et “gainier”, désigne sans équivoque le Cercis siliquastrum.
On le cultivait alors dans les vergers et les jardins d’agrément d’Andalousie, où sa floraison précoce annonçait le printemps. Quatre siècles plus tard, au milieu du XVIᵉ siècle, le botaniste angevin Pierre Belon observe le même arbre au Levant.
Dans ses Observations de plusieurs singularitez (Belon 1554, fol. 100r)², il note : « On voit en Judée un arbre qu’on nomme Arbor Judæ, lequel porte fleurs pourprées au commencement du Printemps, auparavant qu’il ait mis feuilles et est tenu pour un des plus beaux arbres de la contrée ». Cette référence, brève mais très claire, constitue la première description imprimée de l’espèce en français. Belon ne dit pas explicitement qu’il l’a rapportée, mais son œuvre contribua puissamment à sa renommée et à son acclimatation dans les jardins humanistes du XVIᵉ siècle. De là vient sans doute la tradition selon laquelle il aurait introduit l’arbre de Judée en France.
Quelques décennies plus tard, le Cercis entre dans les collections méridionales. Pierre Richer de Belleval, fondateur du Jardin des Plantes de Montpellier en 1593 sur édit de Henri IV, le mentionne parmi les curiosités de ses plantations (Richer de Belleval 1598)³. L’arbre, encore rare à cette époque, illustrait la vocation du jardin montpelliérain à réunir les espèces des contrées méditerranéennes, entre botanique, médecine et art des jardins. L’histoire dit qu’il aurait été planté de la main même de Richer, à proximité de l’Intendance royale.
Enfin, au XIXᵉ siècle, le botaniste nîmois Eugène de Pouzols, dans sa Flore du département du Gard (Pouzols 1862, p. 131)⁴, consacre une notice au Cercis siliquastrum : « Espèce d’ornement très répandue dans nos villes et nos campagnes, naturalisée sur les coteaux arides, où sa floraison d’un rose vif éclaire au printemps la pierre blonde du pays, le long du Gardon, à la Baume, Saint Privat et au pont du Gard. » Au delà de son usage d’ornement, certains utilisent les fleurs dans les salades pour leur goût légèrement acide; d’autres utilisent les bourgeons floraux au vinaigre comme condiment.

L’arbre de Judée à Nîmes

Arbre de Judée du square Antonin mort de vieillesse dans les années 1990 (©photo Véronique Mure)
Il est mentionné dans la Florule du Mont Duplan, par le botaniste Henri Noël, dans la Séance du 19 Mars 1897 de la Société d’étude des Sciences Naturelles de Nîmes. Cercis siliquastrum Lin. Cercis gaînier. Vulg’ Arbre de Judée. Patois : aoubré dé Judée. R. Hab. massifs. FL avril-mai 5.
L’année suivante, Gustave Cabanès note sa présence au jardin de la Fontaine ainsi qu’au square Soleillet (actuel square du 11 novembre 1918), dans son Catalogue des végétaux ligneux : arbres, arbustes, arbrisseaux plantés sur les promenades, dans les squares et les jardins publics de la ville de Nîmes.6 Plus aucune trace du vieil arbre de Judée qui s’étalait à proximité des chênes verts du square Antonin jusque dans les années 1990.
Certainement planté lors de la création du square en 1862, son grand âge lui a été fatal. Pour prolonger l’histoire de cet arbre, il faut désormais traverser le boulevard jusqu’au square de la Bouquerie où l’on peut admirer en avril la floraison d’un digne représentant de l’espèce. Avec ses grappes de fleurs rose vif, poussant à même les branches et le tronc, avant l’apparition du feuillage, la floraison de l’arbre de Judée est considérée comme l’une des plus remarquable de la région méditerranéenne. Débordant au-dessus des clapas de la garrigue nîmoise, il en illumine dès le mois d’avril, les rues étroites. Avec un peu de chance, il est possible de rencontrer çà et là un individu à fleurs blanches, comme au Pont de justice ou sur l’avenue Kennedy. Cependant cette variété « alba » est beaucoup plus rare. Une légende rapporte que Judas se pendit à cet arbre. Ses fleurs, blanches à l’origine, se seraient empourprées de honte à cette occasion.
De l’Andalousie musulmane à la Provence humaniste, puis des jardins savants aux paysages familiers du Languedoc, l’arbre de Judée semble avoir trouvé dans le Midi une terre de prédilection
Fleurs roses d’arbre de Judée au square de la Bouquerie et fleurs blanches au Pont de Justice

L’arbre de Judée (Théodore de Banville – Les stalactites 1846)

Lorque Mai rougissant rassérène les cœurs
Et que sourit à tous la terre fécondée,
Quand sur les verts gazons Chloris mène des chœurs,

Il fleurit dans le parc un arbre de Judée.
C’est un arbre tout rose et sans feuilles d’abord,
Un tout harmonieux que rien d’autre n’égale
Ses longs rameaux, groupés dans un parfait accord,
Ont l’air de supporter des roses du Bengale.

Quand la feuille leur met son beau satin ouvert,
Ils sont plus doux encore au regards de l’artiste ;
La pourpre s’adoucit près du feuillage vert,
Et la tendre émeraude encadre l’améthyste

Trop tôt tombent les fleurs
Mais pour nous consoler
Elles bordent les allées
D’un tapis de couleur

(texte d’Annie Besnier)

Un tel arbre existe à l’Hôtel Boudon, 4 rue de Bernis.
Pour lire sa fiche : cliquer

Un tel arbre existe route d’Alès. 
Pour lire sa fiche : cliquer

Notes :

  1. Ibn al-Awwām, Le Livre de l’agriculture (Kitāb al-Filāḥa), trad. J.-J. Clément-Mullet, t. I, Paris, A. Franck, 1864, p. 208. Le texte arabe mentionne « arǧuwān », littéralement “pourpre”, terme qui désigne à la fois la couleur et la plante qui la porte, identifiée par les botanistes modernes au Cercis siliquastrum L.
  2. Pierre Belon, Les observations de plusieurs singularitez et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays estranges, Paris, Benoist Prevost pour Gilles Corrozet & Guillaume Cavellat, 1554, fol. 100r.
  3. Pierre Richer de Belleval, Hortus regius Monspeliensis (manuscrit de 1598, partiellement publié en 1628), mentionné dans les inventaires du Jardin des Plantes de Montpellier comme contenant le Cercis siliquastrum.
  4. Eugène de Pouzols, Flore du département du Gard, Nîmes, Clavel & Durand, 1862, p. 131.
  5. Noël, Henri. 1897. « Florule du Mont du Plan. Séance du 19 mars 1897. » Bulletin de la Société d’étude des Sciences Naturelles de Nîmes, 1897
  6. Gustave Cabanès. Catalogue des végétaux ligneux : arbres, arbustes, arbrisseaux plantés sur les promenades, dans les squares et les jardins publics de la ville de Nîmes. Bulletin de la Société d’Étude des Sciences Naturelles de Nîmes et du Gard, 1898, Tome XXVI, pp. 5464.

Bibliographie :

  • Belon, Pierre. 1554. Les observations de plusieurs singularitez et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays estranges. Paris : Benoist Prevost pour Gilles Corrozet & Guillaume Cavellat. [Numérisé sur Internet Archive].
  • Ibn al-Awwām. 1864–1867. Le Livre de l’agriculture (Kitāb al-Filāḥa). Traduit de l’arabe par J.-J. Clément-Mullet. 2 vol. Paris : A. Franck. [t. I, p. 208].
  • Pouzols, Eugène de. 1862. Flore du département du Gard. Nîmes : Clavel & Durand.
  • Richer de Belleval, Pierre. [1598] 1628. Hortus regius Monspeliensis. Montpellier : [s.n.].
  • Henri, Noël. 1897. « Florule du Mont du Plan. Séance du 19 mars 1897. » Bulletin de la Société d’étude des Sciences Naturelles de Nîmes, 1897
  • Cabanès, Gustave. 1898 « Catalogue des végétaux ligneux : arbres, arbustes, arbrisseaux plantés sur les promenades, dans les squares et les jardins publics de la ville de Nîmes ». Bulletin de la Société d’Étude des Sciences Naturelles de Nîmes et du Gard, 1898, Tome XXVI, pp. 5464, 1898.
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